vendredi 26 avril 2019

L'insurrection silencieuse

Qu'on ait, à tort ou à raison, le sentiment d'avoir quelque chose à perdre à un changement de société, à un changement de système, je peux le comprendre.

Qu'on puisse avoir, même, des divergences en termes de valeurs, qui induisent presque mécaniquement des divergences d'analyses sociologiques, économiques, et donc politiques, je peux le comprendre.

Ce que je ne comprends pas, c'est qu'on puisse s'aveugler au point de ne pas voir ce qui se passe.

Au point de ne pas voir que la ligne de fracture n'est plus entre les pauvres et ceux qui ont "un peu plus", mais entre ceux à qui l'on essaie de tout prendre, c'est à dire tout le monde, du SDF au patron de PME, et la poignée d'oligarques mafieux au bénéfice desquels cette montagne de pognon est siphonnée.

Au point de ne pas voir que la grande majorité des violences commises par des soi-disant manifestants sont le fait d'agents infiltrés.

Au point de refuser d'admettre que les forces de l'ordre, dont le respect des lois, par nature, devrait être absolument exemplaire, passent en réalité leur temps à les bafouer ouvertement, par exemple - et ce n'est que le moindre de leurs méfaits - en dissimulant systématiquement leur numéro de matricule, pourtant obligatoire.

Au point de refuser d'admettre une interminable litanie de dénis de droits : arrestations préventives, gardes à vues injustifiées, mauvais traitements, interdictions d'accès à l'hygiène, obstructions au contact entre prévenus et avocats, et bien d'autres.

Au point de ne pas voir, malgré des heures de témoignages vidéo parfaitement explicites, que les FdO, loin de s'attaquer aux casseurs ou d'agir en légitime défense, ciblent au contraire des femmes seules, des vieillards, se mettent à dix pour en tabasser un seul, même à terre, même s'il n'oppose aucune résistance, afin d'instaurer un climat de terreur, pour que chacun comprenne que le simple fait d'assister à une manifestation, même autorisée, même sans commettre aucune infraction, aucune exaction, aucun délit, l'expose à être arrêté, emprisonné, tabassé, voire mutilé.

Y compris si vous êtes journaliste, "street medic" ou "observateur officiel d'une ONG", dûment identifié par votre tenue. Là non plus, les témoignages photo & vidéo ne manquent pas.

Au point de ne pas trouver insupportable que le pouvoir en vienne, au mépris des règles les plus sacrées du secret médical, à exiger des hôpitaux la dénonciation des GJ blessés venus se faire soigner.

Au point de ne pas voir qu'au plus haut niveau, y compris le président lui-même, on viole sans vergogne la constitution, notamment en piétinant allègrement le principe de la séparation des pouvoirs, et on bafoue ouvertement toutes les instances internationales (ONU, Conseil européen).

Mais peu importe. L'impopularité de ce gouvernement est désormais très largement majoritaire.

Le 1er mai prochain, les manifestations seront probablement d'une ampleur inégalée. Malgré les services d'ordre syndicaux, n'en doutons pas, la violence sera présente. Des deux côtés.

Je ne vais pas chercher à le taire, je n'irai pas, et la première raison pour cela, c'est que j'ai peur.

Mais certains de ceux qui sont comme moi peuvent peut-être se rendre utiles. Samedi dernier, l'un de mes contacts GJ a pu se mettre à l'abri grâce à un riverain qui a accepté d'ouvrir la porte de son immeuble (c'est une expérience que j'ai également vécue voici bien des années).

Si vous ne voulez pas participer, mais que vous êtes sur le parcours d'une manifestation ou a proximité, tenez-vous prêt à photographier ou filmer, pour pouvoir témoigner, et à assister les manifestants, en leur ouvrant vos portes, le cas échéant vos toilettes et points d'eau, et en apportant si besoin, comme vous le pouvez, les premiers secours aux blessés légers.

Les révolutions, les résistances, ne se gagnent pas seulement avec les courageux combattants qui affrontent ouvertement la barbarie. Les petites mains de l'ombre ont aussi leur importance. On peut aussi soutenir sans trop s'exposer.