jeudi 28 septembre 2017

Sarah, onze ans, violée trois fois

Pour ceux qui, en plus d’avoir passé les dernières quarante-huit heures dans un abri antiatomique ou au sommet de l’Himalaya auraient la flemme de lire les liens que je propose ci-dessous, je résume rapidement : une adolescente de onze ans a été amenée par un homme de vingt-huit ans à accomplir un acte sexuel complet, que la victime affirme non consenti, sur quoi le Parquet en charge de la plainte a décidé de ne pas retenir la qualification de viol au prétexte que la victime ne porte pas de traces de violences.
Le fait divers "buzze", c’est le moins qu’on puisse dire. La presse s’en est largement fait l’écho (un exemple ici, un autre , et il y en a beaucoup d’autres), et comme il était prévisible, les réseaux sociaux ont largement repris et commenté l’affaire, et il n’a pas fallu quarante-huit heures pour qu’une personne qui, sauf erreur, n’a aucun lien avec la victime et n’a probablement consulté ni elle, ni sa famille, lance une pétition visant à faire changer la loi.

C’est ce qui m’a conduit à ce titre que certains jugeront racoleur, mais auquel je tiens. Sarah, au final, aura bien été violée trois fois : une première fois, je n’en doute pas une seconde, par l’accusé. Une seconde fois par le (ou la) juge qui a choisi de considérer qu’elle était consentante. Une troisième fois par la populace qui s’empare de cette tragédie et la brandit pour faire passer ses idées (qu’il s’agisse de la défendre ou de l’accabler) au mépris de ce qu’elle-même peut ressentir du fait d’être l’otage de ce combat d’opinion.

Bien que je sois outré, comme bon nombre de gens, par le refus du parquet de qualifier cet acte de viol, alors que c'en est manifestement un, je ne vais pas signer cette pétition, pour plusieurs raisons.

La première est qu'on ne doit jamais légiférer sous le coup de l'émotion. Établir la loi nécessite de prendre le temps de réfléchir en pleine possession de ses moyens, et on ne l'est pas lorsqu'on est en colère (ou qu’on est pressé d’agir par une foule en colère).

La seconde est que profiter de cette légitime émotion est le meilleur moyen, pour les puritains de toutes sortes, de faire passer une loi bâclée qui pénalisera y compris des actes qui, de mon point de vue, n'ont pas lieu de l'être. En effet, si je reprends ce qui me semble être la phrase-clé de cette pétition : "Il est urgent (...) de définir un seuil d'âge en dessous duquel les mineurs seront présumés ne pas avoir consenti", elle pêche gravement par imprécision.

Premièrement, je ne vois pas bien l'intérêt de revenir sur l'âge limite déjà existant pour les "atteintes sexuelles", à savoir quinze ans, qui me paraissait être un choix raisonnable. Je ne suis pas du tout favorable à l’idée de le repousser, surtout compte tenu de toutes les restrictions (justifiées, cependant) qui encadrent le "droit au consentement" des mineurs de plus de quinze ans, et je ne perçois pas bien non plus l’objectif de le ramener à treize ans comme semble le préconiser le Haut Conseil à l’égalité.

Deuxièmement, "présumé ne pas avoir consenti"… Dans tous les cas ? Est-ce qu'on en mesure bien toutes les conséquences ? Techniquement, cela signifierait par exemple (si la limite est à 15 ans) que deux ados de 14 ans qui ont commis ensemble un acte sexuel parfaitement consenti seraient passibles de sanctions pénales ! Est-ce vraiment ce que nous voulons ? Moi pas, en tout cas.

Suite à la lecture de ce fait-divers, je me suis penché sur les textes de loi existants afin de mieux comprendre ce qui s'est passé, au plan judiciaire. Pour ce que j’en comprends, la loi française sur les "atteintes sexuelles" me semble presque parfaite, telle qu'elle est, puisqu'elle considère qu'il ne peut y avoir de consentement de la part d'un moins de quinze ans (en gros ce que demande la pétition).

En revanche, étrangement, les articles traitant du viol ne précisent pas de limite d'âge pour le consentement.

En d’autres termes, si j’ai tout bien compris, un adulte qui pratique de simples attouchements sur un(e) gamin(e) de zéro à quinze ans sera forcément puni parce qu’il s’agit d’une atteinte sexuelle et que dans ce cas le consentement d’un mineur de 15 ans ne peut être retenu, en revanche, si ce salaud a pénétré la même victime, il a une chance de s’en tirer s’il parvient à trouver un juge assez con pour considérer qu’il y a eu consentement, parce que les textes traitant de la qualification de viol ne prévoient rien de spécifique pour les mineurs.

(Si un spécialiste du droit pense que je me trompe, qu’il me le dise).

Si j’ai raison, c’est un non-sens, et c'est cela qu'il faudrait changer.

Mais du coup, la réaction du parquet peut peut-être s'expliquer : compte tenu de ce que je viens d'exposer, si le violeur est accusé de "viol", il lui suffit de prétendre que sa victime était consentante pour avoir une chance d'être purement et simplement relaxé. En l'accusant d'atteinte sexuelle, en revanche, le consentement ne peut plus être retenu, et il y aura forcément condamnation. Peut-être que le juge a estimé qu'il valait mieux une condamnation légère (5 ans maximum) mais certaine, plutôt qu'une condamnation plus lourde (20 ans maximum), mais hypothétique.

Quoi qu'il en soit, je ne partage pas son point de vue.

mercredi 19 juillet 2017

Deux corbeilles et un manche à balai

(Histoire de changer, on ne râle pas aujourd'hui)
Ceci n’est pas une corbeille à papier.
Non, sérieusement, je ne suis pas en train de vous refaire le coup de René Magritte, avec sa pipe qui n’en est pas une puisqu’il ne s’agit que d’un tableau représentant une pipe. Mon propos est ailleurs.


La photographie ci-dessus représente bien une corbeille à papier. Une très vieille corbeille à papier comme on en fabriquait dans les années 1970, si commune à cette époque, dans toutes sortes de collectivités – en particulier dans les salles de classes de l’Éducation nationale – qu’on aurait pu penser qu’il n’existait qu’un seul fabricant ne proposant qu’un seul modèle, et paraphrasant Henry Ford, que nous avions le choix de la couleur, pourvu que ce fût ce vert-de-gris sinistre.

Si vous avez du temps à perdre – si vous flânez sur les réseaux sociaux, vous en avez assurément – laissez-moi vous conter la minuscule anecdote que cet objet m’évoque.

C’était sans doute un des derniers jours de juin, juste avant la date officielle de fin des cours, qui, en ce temps béni, ne s’étiraient pas jusqu’en juillet. L’une de mes années de jeunesse, peut-être 1973.

Mai 1968 était encore bien présent dans les mémoires, pas encore sali ou caricaturé par ses opposants conservateurs. On tutoyait certains de nos profs, on déplaçait les tables en début de cours, souvent en "U" pour se voir tous et faire de la classe une sorte de forum. On ne bossait pas moins, mais on était plus détendus. On pensait avoir durablement aboli la rivalité naturelle élèves contre professeurs. On avait gagné le droit de parler de sexe, d’être instruits à ce sujet, et même de pratiquer sans trop de crainte d’une grossesse indésirable, grâce à la contraception, et à l’information dispensée à ce sujet, sinon par les établissements scolaires, du moins dans les centres de planning familial.

Les femmes s’émancipaient, l’économie était en situation de plein emploi, le progrès était en marche (et personne à cette époque ne parlait de problèmes environnementaux, que l’on découvrit l’année suivante, à l’occasion de la campagne présidentielle, grâce à un obscur ingénieur agronome nommé René Dumont, premier candidat "écolo" de l’histoire à la présidence française).

Les médias nous promettaient un avenir radieux, plein de technologie et de temps libre, avec des semaines de travail de plus en plus courtes (35h ? 32 ? Quatre jours par semaine ? Trois heures de travail par jour ?), une retraite de plus en plus jeune (60 ans ? 55 ? 50 ? Moins ?), grâce aux gains de productivité que nous procureraient "les ordinateurs". C’était sûr, c’était pour bientôt, probablement autour du mythique "an 2000". Ils appelaient cela "la civilisation des loisirs".

Mais revenons à cet après-midi de juin, au lycée Albert Camus de Bois-Colombes.

La proximité des congés d’été avait installé un certain relâchement. Entre les profs absents pour cause d’encadrement ou de correction de bac et les permanences non surveillées, outre quelques petits couples qui se bécotaient dans les coins, pas mal d’élèves de second cycle erraient dans les couloirs, plutôt à proximité du "foyer", un espace que la directrice nous avait concédé l’année précédente (ou l’autre d’avant) en réponse à nos revendications, et qui se composait, si ma mémoire est bonne, d’une grande salle, d’une plus petite, et d’un labo photo noir et blanc, à l’extrémité ouest du premier étage du bâtiment le plus occidental.

Dans la petite salle, un élève que je ne connaissais pas était en train d’installer ce qu’on pourrait appeler un morceau de batterie (juste une caisse claire et une cymbale). L’installation terminée, il entreprit d’en jouer. Ce n’était sans doute pas un virtuose, mais il se débrouillait plutôt bien, assez en tout cas, pour attirer rapidement une foule de curieux, dont j’étais.

Un moment plus tard entra dans la petite salle un garçon dont le visage m’était familier. Son prénom m’échappe, mais je me souviens que son patronyme était Giordano. Il considéra le batteur un moment, puis son visage s’illumina d’un léger sourire, rapidement suivi d’une sorte de moue ironique.

Je sus alors, pour l’avoir déjà vu à l’œuvre, ce qui allait se passer. Je ne devais pas être le seul, car un autre garçon lui souffla : « montre-lui comment on joue ». En guise de réponse, Giordano ordonna : « trouve-moi un manche à balai ». Le garçon disparut aussitôt.

Giordano sortit à son tour dans le couloir, en quête d’une salle de classe malencontreusement restée ouverte. Il ne lui fallut pas longtemps pour trouver son bonheur : deux corbeilles identiques à celle de la photo. Il retourna vers la grand salle avec son trophée, s’y assit par terre en tailleur, et posa devant lui les deux corbeilles retournées, puis attendit le manche à balai demandé.

Le briser pour en tirer deux morceaux de la longueur approximative d’une baguette s’avéra quelque peu ardu, mais quelqu’un y parvint finalement. Lorsqu’il eut en mains ses deux morceaux de bois plus ou moins déchiquetés, il commença à taper sur les corbeilles.

Et la magie opéra. Tandis que le batteur de la petite salle se déchaînait sur ses percussions pour tenter de se garder un public, les curieux commencèrent à affluer dans la grande. Des portes de salles de classes occupées s’ouvrirent, des visages surpris s’y encadrèrent.

Quand il cessa de taper, vingt ou trente minutes plus tard, il avait les mains en sang, mais un sourire jusqu’aux oreilles. Les quelques trois cent personnes, élèves et profs, qui se trouvaient là, lui firent une ovation.

Pourquoi n’ai-je plus jamais entendu parler de lui ensuite ? Mystère. Son prof de batterie le prenait pour le futur successeur de Christian Vander.

Comme le dit parfois ma femme, hilare « Daniel, t’as vraiment une vie passionnante ! ».

Voilà, en tout cas, ce que m’évoque cette horrible vieille corbeille verdâtre.

Et vous, quel objet insignifiant vous transporte ?