mercredi 1 mai 2019

L'aboutissement de la lutte


L’une des mes amies Facebook "par rebond" (comprendre qu’elle ne fait pas partie de mes amis FB mais que je la croise souvent sur les statuts d’au moins l’un d’entre eux) me demande « qu’attendent réellement les gilets jaunes ? »

Levons déjà toute ambiguïté sur sa question : elle ne demande pas quelles sont leurs revendications. Qu’elle connaisse dans le détail les "100 propositions" ou qu’elle n’en ait qu’une vague idée, elle en connait l’esprit et n’en conteste pas le bien-fondé. Son interrogation est plutôt « à quoi pensent-ils qu’ils vont aboutir en fin de compte ? »

Sincèrement, je n’en ai aucune idée, et ma première tentation est de dire qu’ils n’aboutiront probablement à rien.

Ce qui a fait, et fait encore, à la fois mon admiration et la force de ce mouvement, c’est son côté transpartisan : on y trouve aussi bien des électeurs RN que LFI, des "apolitiques", des sympathisants de partis plus modérés, des anarchistes, et même quelques déçus du macronisme.

C’est aussi sa faiblesse : être d’accord pour s’opposer, c’est bien, définir un projet consensuel pour l’après, à supposer qu’on soit victorieux (ce qui reste difficile à imaginer), c’est une toute autre affaire, même s’il est déjà admirable d’être parvenu à dégager un cahier revendicatif commun accepté par la majorité.

L’autre faiblesse du mouvement, c’est que bon nombre de nos concitoyens, y compris parmi ceux qui sont politisés dans un sens ou dans l’autre, et donc y compris parmi les GJ, ne comprennent rien, ou pas grand-chose au fonctionnement du monde.

Je suis, par exemple, fasciné par le nombre de gens qui, parmi les "extrémistes" pensent encore qu’une alternance politique peut suffire : « on a tout essayé sauf ça » crient, un brin désabusés, les sympathisants du RN, tandis que l’autre bord appelle à voter LFI sur la base d’un projet, certes, alléchant, mais en oubliant un peu vite que l’ami Mélenchon, pour excellent tribun qu’il soit, est tout sauf une personnalité "hors système".

Je suis fasciné de voir tant de gens convaincus qu’il ne faut pas renoncer aux traités européens, alors que ceux de Maastricht et Lisbonne sont précisément à la fois la cause de la situation actuelle et l’outil de légitimation de ceux qui veulent confisquer la démocratie (et je ne dis rien des traités mondiaux, comme le CETA).

L’issue de secours est étroite, et invisible pour beaucoup. L’urgence est d’établir un véritable "pouvoir du peuple", et de se prémunir contre le retour des gangsters, de quelque bord qu’ils prétendent être (et dont Marine Le Pen fait partie, n’en déplaise à ses électeurs).

Pour ce faire, j’ai tendance à m’en remettre aux préconisations d’Étienne Chouard qui, outre que je suis généralement d’accord avec la plupart de ses analyses, me semble plutôt digne de confiance puisqu’il n’a jamais brigué aucun mandat ni aucune sorte d’avantage personnel et ne le fera sans doute jamais.

Il nous faut tout d’abord une nouvelle Constitution, qui ne puisse être modifiée que par le peuple (par référendum, donc). S’il n’y fallait qu’une seule bonne raison, disons qu’il est absurde, et de l’ordre du conflit d’intérêt le plus criant que la Constitution, censée être un garde-fou contre les dérives de tel ou tel régime, puisse être modifiée précisément par ceux contre lesquels elle est supposée nous protéger.

Le second changement important concerne notre représentation. Nos élus nous trahissent, tout le temps. Pour quatre raisons essentielles.

La première est qu’ils sont élus "ad hominem", c’est-à-dire sur leur charisme plus que sur leurs propositions politiques (au mieux sur leur étiquette idéologique autoproclamée). Dois-je rappeler l’indécent cynisme de cette phrase d’Henri Queuille (député de la IVe République), reprise par Chirac : « les promesses n’engagent que ceux qui les croient » ? Il n’existe aucun dispositif qui permette aux citoyens de suivre rigoureusement la progression des engagements de campagne, alors que ce devrait être une des bases de la "démocratie représentative".

La seconde, dans le même esprit, est qu’en se faisant élire, ce n’est pas un "mandat" qu’ils obtiennent – c’est-à-dire un ordre de mission de leur électeurs – mais un blanc-seing pour faire absolument ce qu’ils veulent puisqu’en cas de mécontentement, on ne peut les déposer avant l’échéance.

La troisième est que les avantages qu’ils en retirent en termes de bénéfice personnel sont énormes (pouvoir, argent, réseau), et que par nature de tels avantages attirent bien plus les arrivistes les moins scrupuleux que les personnes authentiquement soucieuses du bien public.

La quatrième est que sauf à être pris le doigt dans le pot de confiture (et encore, les exemples ne manquent pas de malfaisants qui échappent au châtiment), leur trahison est sans risque puisque dans le meilleur des cas ils ne seront pas réélus, mais jamais punis.

Il existe des solutions pour éviter ou corriger ces dérives.

Les GJ et leurs soutiens auront-ils à la fois la lucidité et la force de les faire appliquer ? Je ne détiens évidemment pas la réponse.

Mais comme je le dis depuis toujours : les seuls combats qu’on est sûr de perdre sont ceux qu’on n’a pas menés.