L’une des mes amies Facebook "par
rebond" (comprendre qu’elle ne fait pas partie de mes amis FB mais que je
la croise souvent sur les statuts d’au moins l’un d’entre eux) me demande « qu’attendent
réellement les gilets jaunes ? »
Levons déjà toute ambiguïté sur
sa question : elle ne demande pas quelles sont leurs revendications. Qu’elle
connaisse dans le détail les "100 propositions" ou qu’elle n’en ait qu’une
vague idée, elle en connait l’esprit et n’en conteste pas le bien-fondé. Son
interrogation est plutôt « à quoi pensent-ils qu’ils vont aboutir en fin
de compte ? »
Sincèrement, je n’en ai aucune
idée, et ma première tentation est de dire qu’ils n’aboutiront probablement à rien.
Ce qui a fait, et fait encore, à
la fois mon admiration et la force de ce mouvement, c’est son côté
transpartisan : on y trouve aussi bien des électeurs RN que LFI, des
"apolitiques", des sympathisants de partis plus modérés, des anarchistes,
et même quelques déçus du macronisme.
C’est aussi sa faiblesse :
être d’accord pour s’opposer, c’est bien, définir un projet consensuel pour l’après,
à supposer qu’on soit victorieux (ce qui reste difficile à imaginer), c’est une
toute autre affaire, même s’il est déjà admirable d’être parvenu à dégager un
cahier revendicatif commun accepté par la majorité.
L’autre faiblesse du mouvement, c’est
que bon nombre de nos concitoyens, y compris parmi ceux qui sont politisés dans
un sens ou dans l’autre, et donc y compris parmi les GJ, ne comprennent rien,
ou pas grand-chose au fonctionnement du monde.
Je suis, par exemple, fasciné par
le nombre de gens qui, parmi les "extrémistes" pensent encore qu’une
alternance politique peut suffire : « on a tout essayé sauf ça »
crient, un brin désabusés, les sympathisants du RN, tandis que l’autre bord
appelle à voter LFI sur la base d’un projet, certes, alléchant, mais en
oubliant un peu vite que l’ami Mélenchon, pour excellent tribun qu’il soit, est
tout sauf une personnalité "hors système".
Je suis fasciné de voir tant de
gens convaincus qu’il ne faut pas renoncer aux traités européens, alors que
ceux de Maastricht et Lisbonne sont précisément à la fois la cause de la
situation actuelle et l’outil de légitimation de ceux qui veulent confisquer la
démocratie (et je ne dis rien des traités mondiaux, comme le CETA).
L’issue de secours est étroite,
et invisible pour beaucoup. L’urgence est d’établir un véritable "pouvoir
du peuple", et de se prémunir contre le retour des gangsters, de quelque
bord qu’ils prétendent être (et dont Marine Le Pen fait partie, n’en déplaise à
ses électeurs).
Pour ce faire, j’ai tendance à m’en
remettre aux préconisations d’Étienne Chouard qui, outre que je suis
généralement d’accord avec la plupart de ses analyses, me semble plutôt digne
de confiance puisqu’il n’a jamais brigué aucun mandat ni aucune sorte d’avantage
personnel et ne le fera sans doute jamais.
Il nous faut tout d’abord une
nouvelle Constitution, qui ne puisse être modifiée que par le peuple (par
référendum, donc). S’il n’y fallait qu’une seule bonne raison, disons qu’il est
absurde, et de l’ordre du conflit d’intérêt le plus criant que la Constitution,
censée être un garde-fou contre les dérives de tel ou tel régime, puisse être
modifiée précisément par ceux contre lesquels elle est supposée nous protéger.
Le second changement important concerne
notre représentation. Nos élus nous trahissent, tout le temps. Pour quatre
raisons essentielles.
La première est qu’ils sont élus
"ad hominem", c’est-à-dire sur leur charisme plus que sur leurs
propositions politiques (au mieux sur leur étiquette idéologique
autoproclamée). Dois-je rappeler l’indécent cynisme de cette phrase d’Henri
Queuille (député de la IVe République), reprise par Chirac : « les
promesses n’engagent que ceux qui les croient » ? Il n’existe aucun
dispositif qui permette aux citoyens de suivre rigoureusement la progression des
engagements de campagne, alors que ce devrait être une des bases de la "démocratie
représentative".
La seconde, dans le même esprit,
est qu’en se faisant élire, ce n’est pas un "mandat" qu’ils
obtiennent – c’est-à-dire un ordre de mission de leur électeurs – mais un
blanc-seing pour faire absolument ce qu’ils veulent puisqu’en cas de
mécontentement, on ne peut les déposer avant l’échéance.
La troisième est que les
avantages qu’ils en retirent en termes de bénéfice personnel sont énormes (pouvoir,
argent, réseau), et que par nature de tels avantages attirent bien plus les
arrivistes les moins scrupuleux que les personnes authentiquement soucieuses du
bien public.
La quatrième est que sauf à être
pris le doigt dans le pot de confiture (et encore, les exemples ne manquent
pas de malfaisants qui échappent au châtiment), leur trahison est sans risque puisque dans le meilleur des cas ils ne
seront pas réélus, mais jamais punis.
Il existe des solutions pour
éviter ou corriger ces dérives.
Les GJ et leurs soutiens
auront-ils à la fois la lucidité et la force de les faire appliquer ? Je
ne détiens évidemment pas la réponse.
Mais comme je le dis depuis
toujours : les seuls combats qu’on est sûr de perdre sont ceux qu’on n’a
pas menés.
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