(Histoire de changer, on ne râle pas aujourd'hui)
Ceci n’est pas une corbeille à papier.
Non, sérieusement, je ne suis pas en train de vous refaire le coup de
René Magritte, avec sa pipe qui n’en est pas une puisqu’il ne s’agit que d’un
tableau représentant une pipe. Mon propos est ailleurs.
La photographie ci-dessus
représente bien une corbeille à papier. Une très vieille corbeille à papier
comme on en fabriquait dans les années 1970, si commune à cette époque, dans
toutes sortes de collectivités – en particulier dans les salles de classes de l’Éducation
nationale – qu’on aurait pu penser qu’il n’existait qu’un seul fabricant ne
proposant qu’un seul modèle, et paraphrasant Henry Ford, que nous avions le
choix de la couleur, pourvu que ce fût ce vert-de-gris sinistre.
Si vous avez du temps à perdre –
si vous flânez sur les réseaux sociaux, vous en avez assurément – laissez-moi
vous conter la minuscule anecdote que cet objet m’évoque.
C’était sans doute un des
derniers jours de juin, juste avant la date officielle de fin des cours, qui,
en ce temps béni, ne s’étiraient pas jusqu’en juillet. L’une de mes années de
jeunesse, peut-être 1973.
Mai 1968 était encore bien
présent dans les mémoires, pas encore sali ou caricaturé par ses opposants
conservateurs. On tutoyait certains de nos profs, on déplaçait les tables en
début de cours, souvent en "U" pour se voir tous et faire de la
classe une sorte de forum. On ne bossait pas moins, mais on était plus
détendus. On pensait avoir durablement aboli la rivalité naturelle élèves
contre professeurs. On avait gagné le droit de parler de sexe, d’être instruits
à ce sujet, et même de pratiquer sans trop de crainte d’une grossesse
indésirable, grâce à la contraception, et à l’information dispensée à ce sujet,
sinon par les établissements scolaires, du moins dans les centres de planning
familial.
Les femmes s’émancipaient, l’économie
était en situation de plein emploi, le progrès était en marche (et personne à
cette époque ne parlait de problèmes environnementaux, que l’on découvrit l’année
suivante, à l’occasion de la campagne présidentielle, grâce à un obscur
ingénieur agronome nommé René Dumont, premier candidat "écolo" de l’histoire
à la présidence française).
Les médias nous promettaient un
avenir radieux, plein de technologie et de temps libre, avec des semaines de
travail de plus en plus courtes (35h ? 32 ? Quatre jours par semaine ?
Trois heures de travail par jour ?), une retraite de plus en plus jeune
(60 ans ? 55 ? 50 ? Moins ?), grâce aux gains de
productivité que nous procureraient "les ordinateurs". C’était sûr, c’était
pour bientôt, probablement autour du mythique "an 2000". Ils
appelaient cela "la civilisation des loisirs".
Mais revenons à cet après-midi de
juin, au lycée Albert Camus de Bois-Colombes.
La proximité des congés d’été
avait installé un certain relâchement. Entre les profs absents pour cause d’encadrement
ou de correction de bac et les permanences non surveillées, outre quelques
petits couples qui se bécotaient dans les coins, pas mal d’élèves de second
cycle erraient dans les couloirs, plutôt à proximité du "foyer", un
espace que la directrice nous avait concédé l’année précédente (ou l’autre d’avant)
en réponse à nos revendications, et qui se composait, si ma mémoire est bonne,
d’une grande salle, d’une plus petite, et d’un labo photo noir et blanc, à l’extrémité
ouest du premier étage du bâtiment le plus occidental.
Dans la petite salle, un élève
que je ne connaissais pas était en train d’installer ce qu’on pourrait appeler un
morceau de batterie (juste une caisse claire et une cymbale). L’installation
terminée, il entreprit d’en jouer. Ce n’était sans doute pas un virtuose, mais
il se débrouillait plutôt bien, assez en tout cas, pour attirer rapidement une
foule de curieux, dont j’étais.
Un moment plus tard entra dans la
petite salle un garçon dont le visage m’était familier. Son prénom m’échappe,
mais je me souviens que son patronyme était Giordano. Il considéra le batteur
un moment, puis son visage s’illumina d’un léger sourire, rapidement suivi d’une
sorte de moue ironique.
Je sus alors, pour l’avoir déjà
vu à l’œuvre, ce qui allait se passer. Je ne devais pas être le seul, car un
autre garçon lui souffla : « montre-lui comment on joue ». En
guise de réponse, Giordano ordonna : « trouve-moi un manche à balai ».
Le garçon disparut aussitôt.
Giordano sortit à son tour dans
le couloir, en quête d’une salle de classe malencontreusement restée ouverte.
Il ne lui fallut pas longtemps pour trouver son bonheur : deux corbeilles
identiques à celle de la photo. Il retourna vers la grand salle avec son
trophée, s’y assit par terre en tailleur, et posa devant lui les deux
corbeilles retournées, puis attendit le manche à balai demandé.
Le briser pour en tirer deux
morceaux de la longueur approximative d’une baguette s’avéra quelque peu ardu,
mais quelqu’un y parvint finalement. Lorsqu’il eut en mains ses deux morceaux
de bois plus ou moins déchiquetés, il commença à taper sur les corbeilles.
Et la magie opéra. Tandis que le
batteur de la petite salle se déchaînait sur ses percussions pour tenter de se
garder un public, les curieux commencèrent à affluer dans la grande. Des portes
de salles de classes occupées s’ouvrirent, des visages surpris s’y encadrèrent.
Quand il cessa de taper, vingt ou
trente minutes plus tard, il avait les mains en sang, mais un sourire jusqu’aux
oreilles. Les quelques trois cent personnes, élèves et profs, qui se trouvaient
là, lui firent une ovation.
Pourquoi n’ai-je plus jamais
entendu parler de lui ensuite ? Mystère. Son prof de batterie le prenait
pour le futur successeur de Christian Vander.
Comme le dit parfois ma femme,
hilare « Daniel, t’as vraiment une vie passionnante ! ».
Voilà, en tout cas, ce que m’évoque
cette horrible vieille corbeille verdâtre.
Et vous, quel objet insignifiant
vous transporte ?