vendredi 22 avril 2022

Espérer que ça ira mieux sans rien changer, est-ce raisonnable ?


En 2017, j'avais écrit ça : OK, je me dégonfle

Cinq ans plus tard, nous en sommes au même point, à ceci près que la situation a empiré pour la plupart de nos concitoyens, que la colère et l'exaspération n'ont fait que grandir, ainsi, hélas, que la popularité de l'extrême droite.

Je ne récuse aucun des arguments que j'ai utilisés alors, et j'assume pleinement la décision qui en avait découlé. Mais j'hésite cependant aujourd'hui.

J'hésite parce que le sortant s'est révélé encore bien plus brutal que je l'avais imaginé (et pourtant, je pensais avoir imaginé le pire à son sujet).

J'hésite parce que, comme je viens de le dire, on se retrouve avec le même second tour merdique qu'il y a cinq ans, et que surtout, je ne vois aucune raison d'imaginer que ça ne se reproduise pas encore dans cinq ans, puis dans dix ans, en fait à chaque présidentielle jusqu'à ce que finalement le RN prenne le pouvoir, parce que si Macron et ses semblables sont la seule pathétique alternative possible, ça finira fatalement par arriver.

Et espérer changer les choses sans rien changer à la méthode qui a échoué ne me semble pas pertinent.

Certes, la tentation de "protéger" ceux qui ont le plus à craindre de la barbarie fasciste, comme j'ai voulu le faire voici cinq ans, est forte.

Mais celle d'accélérer une fatalité qui me semble inéluctable l'est aussi (dans l'esprit "plus tôt ça arrivera, plus tôt on en sera débarrassés).

Et bien sûr, celle d'abandonner à mes concitoyens plus cons que citoyens la responsabilité de leur incommensurable bêtise et de leur masochisme viscéral (ou de leur syndrome du larbin) est forte également.

Bref, je ne sais toujours pas ce que je mettrai dans l'urne dimanche. Et je doute d'être le seul dans ce cas.

samedi 8 février 2020

Quand les mots sont des bombes

Je viens de découvrir hier un bien triste personnage qui m'était jusqu'alors inconnu. Bruno Bonnell, chef d'entreprise et député LREM de la sixième circonscription du Rhône.

L'article qui me l'a fait connaître affirmait que ce monsieur "embarrassait" ses collègues par son comportement (il ne reçoit jamais ses administrés, et ne met pas les pieds à l'Assemblée) et ses déclarations explosives, dans un style direct, sur les plateaux de télévision.

J'avoue m'être amusé quelques instants à imaginer ce ramassis d'hypocrites et de sociopathes prendre des postures offusquées de bigotes face à une image porno, en voyant l'un des leurs montrer sans complexe le vrai visage de leur propre barbarie.

Mais au delà de cet amusement éphémère et futile, il reste l'horreur que m'inspirent tout à la fois son faciès digne d'un criminel de guerre, entre Hermann Goering et Benito Mussolini (avec une petite touche de Gabriel Matzneff, aussi), et les immondes propos qu'il tient.


L'un d'eux m'a fait particulièrement bondir. Peut-être précisément parce qu'il ne semble pas beaucoup plus scandaleux que la plupart des sorties insoutenables auxquelles les membres du parti au pouvoir nous habituent lentement depuis 2017.

« On n'entend que ça, le pouvoir d'achat, comme si la vie se résumait au pouvoir d'acheter. »

Consternation.

Je ne suis pas le dernier à citer l'excellente chanson de Goldman "Les choses", qui vise à dénoncer la tournure d'esprit de ceux qui n'existent qu'à travers leur image et leurs avoirs (genre "quand t'as pas une Rolex à quarante ans, t'as raté ta vie"). Je ne suis pas de ceux qui mesurent le bonheur à l'aune de ce qu'ils peuvent acheter.

Du coup, je pourrais, et bien d'autres avec moi, être tenté d'être d'accord avec lui. Que puisqu'acheter et détenir ne sont pas la clé du bonheur, espérer ou revendiquer une hausse du pouvoir d'achat est futile, voire indécent.

Mais non, pas moyen.

Parce que la déclaration de Bonnell démontre, une fois de plus, les ravages de la novlangue, et au minimum l'effrayante différence de conception qui peut exister sous les mêmes mots entre ceux qui vivent des réalités opposées.

Sans doute pour Monsieur Bonnell, la locution "pouvoir d'achat" évoque-t-elle ce qu'il va pouvoir en faire : s'acheter une énième montre de luxe, une automobile de prestige, une résidence secondaire à Dubaï ou autre.

Mais pour les presque neuf millions de pauvres de ce pays et quelques-uns de ceux qui, pour le moment encore, ont à peu près "la tête hors de l'eau", contrairement à une idée solidement ancrée dans la bourgeoisie, "pouvoir d'achat" n'évoque pas la perspective de s'offrir le dernier iphone, le denier modèle de home cinema ou autre futilité.

C'est juste l'espoir - quand ce n'est pas déjà fait - de ne pas se retrouver à la rue, de pouvoir payer son loyer ou les mensualités du prêt, de ne pas manger - et faire manger à ses enfants - que du riz et des pâtes jusqu'à la prochaine paie (où ça n'ira pas mieux en raison des agios consécutifs au découvert), de ne pas se priver de soins médicaux, dentaires, ophtalmologiques pourtant nécessaires, de pouvoir assumer ses frais de transport.

Pour eux, Monsieur Bonnell, le "pouvoir d'achat" n'est que le pouvoir de survivre. Et il n'y a là de scandaleux que l'instrumentalisation honteuse que vous en faites, en faisant passer les pauvres pour des futiles, et en plaçant du même coup votre classe sociale "au-dessus de ces préoccupations vulgaires".

mercredi 1 mai 2019

L'aboutissement de la lutte


L’une des mes amies Facebook "par rebond" (comprendre qu’elle ne fait pas partie de mes amis FB mais que je la croise souvent sur les statuts d’au moins l’un d’entre eux) me demande « qu’attendent réellement les gilets jaunes ? »

Levons déjà toute ambiguïté sur sa question : elle ne demande pas quelles sont leurs revendications. Qu’elle connaisse dans le détail les "100 propositions" ou qu’elle n’en ait qu’une vague idée, elle en connait l’esprit et n’en conteste pas le bien-fondé. Son interrogation est plutôt « à quoi pensent-ils qu’ils vont aboutir en fin de compte ? »

Sincèrement, je n’en ai aucune idée, et ma première tentation est de dire qu’ils n’aboutiront probablement à rien.

Ce qui a fait, et fait encore, à la fois mon admiration et la force de ce mouvement, c’est son côté transpartisan : on y trouve aussi bien des électeurs RN que LFI, des "apolitiques", des sympathisants de partis plus modérés, des anarchistes, et même quelques déçus du macronisme.

C’est aussi sa faiblesse : être d’accord pour s’opposer, c’est bien, définir un projet consensuel pour l’après, à supposer qu’on soit victorieux (ce qui reste difficile à imaginer), c’est une toute autre affaire, même s’il est déjà admirable d’être parvenu à dégager un cahier revendicatif commun accepté par la majorité.

L’autre faiblesse du mouvement, c’est que bon nombre de nos concitoyens, y compris parmi ceux qui sont politisés dans un sens ou dans l’autre, et donc y compris parmi les GJ, ne comprennent rien, ou pas grand-chose au fonctionnement du monde.

Je suis, par exemple, fasciné par le nombre de gens qui, parmi les "extrémistes" pensent encore qu’une alternance politique peut suffire : « on a tout essayé sauf ça » crient, un brin désabusés, les sympathisants du RN, tandis que l’autre bord appelle à voter LFI sur la base d’un projet, certes, alléchant, mais en oubliant un peu vite que l’ami Mélenchon, pour excellent tribun qu’il soit, est tout sauf une personnalité "hors système".

Je suis fasciné de voir tant de gens convaincus qu’il ne faut pas renoncer aux traités européens, alors que ceux de Maastricht et Lisbonne sont précisément à la fois la cause de la situation actuelle et l’outil de légitimation de ceux qui veulent confisquer la démocratie (et je ne dis rien des traités mondiaux, comme le CETA).

L’issue de secours est étroite, et invisible pour beaucoup. L’urgence est d’établir un véritable "pouvoir du peuple", et de se prémunir contre le retour des gangsters, de quelque bord qu’ils prétendent être (et dont Marine Le Pen fait partie, n’en déplaise à ses électeurs).

Pour ce faire, j’ai tendance à m’en remettre aux préconisations d’Étienne Chouard qui, outre que je suis généralement d’accord avec la plupart de ses analyses, me semble plutôt digne de confiance puisqu’il n’a jamais brigué aucun mandat ni aucune sorte d’avantage personnel et ne le fera sans doute jamais.

Il nous faut tout d’abord une nouvelle Constitution, qui ne puisse être modifiée que par le peuple (par référendum, donc). S’il n’y fallait qu’une seule bonne raison, disons qu’il est absurde, et de l’ordre du conflit d’intérêt le plus criant que la Constitution, censée être un garde-fou contre les dérives de tel ou tel régime, puisse être modifiée précisément par ceux contre lesquels elle est supposée nous protéger.

Le second changement important concerne notre représentation. Nos élus nous trahissent, tout le temps. Pour quatre raisons essentielles.

La première est qu’ils sont élus "ad hominem", c’est-à-dire sur leur charisme plus que sur leurs propositions politiques (au mieux sur leur étiquette idéologique autoproclamée). Dois-je rappeler l’indécent cynisme de cette phrase d’Henri Queuille (député de la IVe République), reprise par Chirac : « les promesses n’engagent que ceux qui les croient » ? Il n’existe aucun dispositif qui permette aux citoyens de suivre rigoureusement la progression des engagements de campagne, alors que ce devrait être une des bases de la "démocratie représentative".

La seconde, dans le même esprit, est qu’en se faisant élire, ce n’est pas un "mandat" qu’ils obtiennent – c’est-à-dire un ordre de mission de leur électeurs – mais un blanc-seing pour faire absolument ce qu’ils veulent puisqu’en cas de mécontentement, on ne peut les déposer avant l’échéance.

La troisième est que les avantages qu’ils en retirent en termes de bénéfice personnel sont énormes (pouvoir, argent, réseau), et que par nature de tels avantages attirent bien plus les arrivistes les moins scrupuleux que les personnes authentiquement soucieuses du bien public.

La quatrième est que sauf à être pris le doigt dans le pot de confiture (et encore, les exemples ne manquent pas de malfaisants qui échappent au châtiment), leur trahison est sans risque puisque dans le meilleur des cas ils ne seront pas réélus, mais jamais punis.

Il existe des solutions pour éviter ou corriger ces dérives.

Les GJ et leurs soutiens auront-ils à la fois la lucidité et la force de les faire appliquer ? Je ne détiens évidemment pas la réponse.

Mais comme je le dis depuis toujours : les seuls combats qu’on est sûr de perdre sont ceux qu’on n’a pas menés.

vendredi 26 avril 2019

L'insurrection silencieuse

Qu'on ait, à tort ou à raison, le sentiment d'avoir quelque chose à perdre à un changement de société, à un changement de système, je peux le comprendre.

Qu'on puisse avoir, même, des divergences en termes de valeurs, qui induisent presque mécaniquement des divergences d'analyses sociologiques, économiques, et donc politiques, je peux le comprendre.

Ce que je ne comprends pas, c'est qu'on puisse s'aveugler au point de ne pas voir ce qui se passe.

Au point de ne pas voir que la ligne de fracture n'est plus entre les pauvres et ceux qui ont "un peu plus", mais entre ceux à qui l'on essaie de tout prendre, c'est à dire tout le monde, du SDF au patron de PME, et la poignée d'oligarques mafieux au bénéfice desquels cette montagne de pognon est siphonnée.

Au point de ne pas voir que la grande majorité des violences commises par des soi-disant manifestants sont le fait d'agents infiltrés.

Au point de refuser d'admettre que les forces de l'ordre, dont le respect des lois, par nature, devrait être absolument exemplaire, passent en réalité leur temps à les bafouer ouvertement, par exemple - et ce n'est que le moindre de leurs méfaits - en dissimulant systématiquement leur numéro de matricule, pourtant obligatoire.

Au point de refuser d'admettre une interminable litanie de dénis de droits : arrestations préventives, gardes à vues injustifiées, mauvais traitements, interdictions d'accès à l'hygiène, obstructions au contact entre prévenus et avocats, et bien d'autres.

Au point de ne pas voir, malgré des heures de témoignages vidéo parfaitement explicites, que les FdO, loin de s'attaquer aux casseurs ou d'agir en légitime défense, ciblent au contraire des femmes seules, des vieillards, se mettent à dix pour en tabasser un seul, même à terre, même s'il n'oppose aucune résistance, afin d'instaurer un climat de terreur, pour que chacun comprenne que le simple fait d'assister à une manifestation, même autorisée, même sans commettre aucune infraction, aucune exaction, aucun délit, l'expose à être arrêté, emprisonné, tabassé, voire mutilé.

Y compris si vous êtes journaliste, "street medic" ou "observateur officiel d'une ONG", dûment identifié par votre tenue. Là non plus, les témoignages photo & vidéo ne manquent pas.

Au point de ne pas trouver insupportable que le pouvoir en vienne, au mépris des règles les plus sacrées du secret médical, à exiger des hôpitaux la dénonciation des GJ blessés venus se faire soigner.

Au point de ne pas voir qu'au plus haut niveau, y compris le président lui-même, on viole sans vergogne la constitution, notamment en piétinant allègrement le principe de la séparation des pouvoirs, et on bafoue ouvertement toutes les instances internationales (ONU, Conseil européen).

Mais peu importe. L'impopularité de ce gouvernement est désormais très largement majoritaire.

Le 1er mai prochain, les manifestations seront probablement d'une ampleur inégalée. Malgré les services d'ordre syndicaux, n'en doutons pas, la violence sera présente. Des deux côtés.

Je ne vais pas chercher à le taire, je n'irai pas, et la première raison pour cela, c'est que j'ai peur.

Mais certains de ceux qui sont comme moi peuvent peut-être se rendre utiles. Samedi dernier, l'un de mes contacts GJ a pu se mettre à l'abri grâce à un riverain qui a accepté d'ouvrir la porte de son immeuble (c'est une expérience que j'ai également vécue voici bien des années).

Si vous ne voulez pas participer, mais que vous êtes sur le parcours d'une manifestation ou a proximité, tenez-vous prêt à photographier ou filmer, pour pouvoir témoigner, et à assister les manifestants, en leur ouvrant vos portes, le cas échéant vos toilettes et points d'eau, et en apportant si besoin, comme vous le pouvez, les premiers secours aux blessés légers.

Les révolutions, les résistances, ne se gagnent pas seulement avec les courageux combattants qui affrontent ouvertement la barbarie. Les petites mains de l'ombre ont aussi leur importance. On peut aussi soutenir sans trop s'exposer.

jeudi 28 septembre 2017

Sarah, onze ans, violée trois fois

Pour ceux qui, en plus d’avoir passé les dernières quarante-huit heures dans un abri antiatomique ou au sommet de l’Himalaya auraient la flemme de lire les liens que je propose ci-dessous, je résume rapidement : une adolescente de onze ans a été amenée par un homme de vingt-huit ans à accomplir un acte sexuel complet, que la victime affirme non consenti, sur quoi le Parquet en charge de la plainte a décidé de ne pas retenir la qualification de viol au prétexte que la victime ne porte pas de traces de violences.
Le fait divers "buzze", c’est le moins qu’on puisse dire. La presse s’en est largement fait l’écho (un exemple ici, un autre , et il y en a beaucoup d’autres), et comme il était prévisible, les réseaux sociaux ont largement repris et commenté l’affaire, et il n’a pas fallu quarante-huit heures pour qu’une personne qui, sauf erreur, n’a aucun lien avec la victime et n’a probablement consulté ni elle, ni sa famille, lance une pétition visant à faire changer la loi.

C’est ce qui m’a conduit à ce titre que certains jugeront racoleur, mais auquel je tiens. Sarah, au final, aura bien été violée trois fois : une première fois, je n’en doute pas une seconde, par l’accusé. Une seconde fois par le (ou la) juge qui a choisi de considérer qu’elle était consentante. Une troisième fois par la populace qui s’empare de cette tragédie et la brandit pour faire passer ses idées (qu’il s’agisse de la défendre ou de l’accabler) au mépris de ce qu’elle-même peut ressentir du fait d’être l’otage de ce combat d’opinion.

Bien que je sois outré, comme bon nombre de gens, par le refus du parquet de qualifier cet acte de viol, alors que c'en est manifestement un, je ne vais pas signer cette pétition, pour plusieurs raisons.

La première est qu'on ne doit jamais légiférer sous le coup de l'émotion. Établir la loi nécessite de prendre le temps de réfléchir en pleine possession de ses moyens, et on ne l'est pas lorsqu'on est en colère (ou qu’on est pressé d’agir par une foule en colère).

La seconde est que profiter de cette légitime émotion est le meilleur moyen, pour les puritains de toutes sortes, de faire passer une loi bâclée qui pénalisera y compris des actes qui, de mon point de vue, n'ont pas lieu de l'être. En effet, si je reprends ce qui me semble être la phrase-clé de cette pétition : "Il est urgent (...) de définir un seuil d'âge en dessous duquel les mineurs seront présumés ne pas avoir consenti", elle pêche gravement par imprécision.

Premièrement, je ne vois pas bien l'intérêt de revenir sur l'âge limite déjà existant pour les "atteintes sexuelles", à savoir quinze ans, qui me paraissait être un choix raisonnable. Je ne suis pas du tout favorable à l’idée de le repousser, surtout compte tenu de toutes les restrictions (justifiées, cependant) qui encadrent le "droit au consentement" des mineurs de plus de quinze ans, et je ne perçois pas bien non plus l’objectif de le ramener à treize ans comme semble le préconiser le Haut Conseil à l’égalité.

Deuxièmement, "présumé ne pas avoir consenti"… Dans tous les cas ? Est-ce qu'on en mesure bien toutes les conséquences ? Techniquement, cela signifierait par exemple (si la limite est à 15 ans) que deux ados de 14 ans qui ont commis ensemble un acte sexuel parfaitement consenti seraient passibles de sanctions pénales ! Est-ce vraiment ce que nous voulons ? Moi pas, en tout cas.

Suite à la lecture de ce fait-divers, je me suis penché sur les textes de loi existants afin de mieux comprendre ce qui s'est passé, au plan judiciaire. Pour ce que j’en comprends, la loi française sur les "atteintes sexuelles" me semble presque parfaite, telle qu'elle est, puisqu'elle considère qu'il ne peut y avoir de consentement de la part d'un moins de quinze ans (en gros ce que demande la pétition).

En revanche, étrangement, les articles traitant du viol ne précisent pas de limite d'âge pour le consentement.

En d’autres termes, si j’ai tout bien compris, un adulte qui pratique de simples attouchements sur un(e) gamin(e) de zéro à quinze ans sera forcément puni parce qu’il s’agit d’une atteinte sexuelle et que dans ce cas le consentement d’un mineur de 15 ans ne peut être retenu, en revanche, si ce salaud a pénétré la même victime, il a une chance de s’en tirer s’il parvient à trouver un juge assez con pour considérer qu’il y a eu consentement, parce que les textes traitant de la qualification de viol ne prévoient rien de spécifique pour les mineurs.

(Si un spécialiste du droit pense que je me trompe, qu’il me le dise).

Si j’ai raison, c’est un non-sens, et c'est cela qu'il faudrait changer.

Mais du coup, la réaction du parquet peut peut-être s'expliquer : compte tenu de ce que je viens d'exposer, si le violeur est accusé de "viol", il lui suffit de prétendre que sa victime était consentante pour avoir une chance d'être purement et simplement relaxé. En l'accusant d'atteinte sexuelle, en revanche, le consentement ne peut plus être retenu, et il y aura forcément condamnation. Peut-être que le juge a estimé qu'il valait mieux une condamnation légère (5 ans maximum) mais certaine, plutôt qu'une condamnation plus lourde (20 ans maximum), mais hypothétique.

Quoi qu'il en soit, je ne partage pas son point de vue.

mercredi 19 juillet 2017

Deux corbeilles et un manche à balai

(Histoire de changer, on ne râle pas aujourd'hui)
Ceci n’est pas une corbeille à papier.
Non, sérieusement, je ne suis pas en train de vous refaire le coup de René Magritte, avec sa pipe qui n’en est pas une puisqu’il ne s’agit que d’un tableau représentant une pipe. Mon propos est ailleurs.


La photographie ci-dessus représente bien une corbeille à papier. Une très vieille corbeille à papier comme on en fabriquait dans les années 1970, si commune à cette époque, dans toutes sortes de collectivités – en particulier dans les salles de classes de l’Éducation nationale – qu’on aurait pu penser qu’il n’existait qu’un seul fabricant ne proposant qu’un seul modèle, et paraphrasant Henry Ford, que nous avions le choix de la couleur, pourvu que ce fût ce vert-de-gris sinistre.

Si vous avez du temps à perdre – si vous flânez sur les réseaux sociaux, vous en avez assurément – laissez-moi vous conter la minuscule anecdote que cet objet m’évoque.

C’était sans doute un des derniers jours de juin, juste avant la date officielle de fin des cours, qui, en ce temps béni, ne s’étiraient pas jusqu’en juillet. L’une de mes années de jeunesse, peut-être 1973.

Mai 1968 était encore bien présent dans les mémoires, pas encore sali ou caricaturé par ses opposants conservateurs. On tutoyait certains de nos profs, on déplaçait les tables en début de cours, souvent en "U" pour se voir tous et faire de la classe une sorte de forum. On ne bossait pas moins, mais on était plus détendus. On pensait avoir durablement aboli la rivalité naturelle élèves contre professeurs. On avait gagné le droit de parler de sexe, d’être instruits à ce sujet, et même de pratiquer sans trop de crainte d’une grossesse indésirable, grâce à la contraception, et à l’information dispensée à ce sujet, sinon par les établissements scolaires, du moins dans les centres de planning familial.

Les femmes s’émancipaient, l’économie était en situation de plein emploi, le progrès était en marche (et personne à cette époque ne parlait de problèmes environnementaux, que l’on découvrit l’année suivante, à l’occasion de la campagne présidentielle, grâce à un obscur ingénieur agronome nommé René Dumont, premier candidat "écolo" de l’histoire à la présidence française).

Les médias nous promettaient un avenir radieux, plein de technologie et de temps libre, avec des semaines de travail de plus en plus courtes (35h ? 32 ? Quatre jours par semaine ? Trois heures de travail par jour ?), une retraite de plus en plus jeune (60 ans ? 55 ? 50 ? Moins ?), grâce aux gains de productivité que nous procureraient "les ordinateurs". C’était sûr, c’était pour bientôt, probablement autour du mythique "an 2000". Ils appelaient cela "la civilisation des loisirs".

Mais revenons à cet après-midi de juin, au lycée Albert Camus de Bois-Colombes.

La proximité des congés d’été avait installé un certain relâchement. Entre les profs absents pour cause d’encadrement ou de correction de bac et les permanences non surveillées, outre quelques petits couples qui se bécotaient dans les coins, pas mal d’élèves de second cycle erraient dans les couloirs, plutôt à proximité du "foyer", un espace que la directrice nous avait concédé l’année précédente (ou l’autre d’avant) en réponse à nos revendications, et qui se composait, si ma mémoire est bonne, d’une grande salle, d’une plus petite, et d’un labo photo noir et blanc, à l’extrémité ouest du premier étage du bâtiment le plus occidental.

Dans la petite salle, un élève que je ne connaissais pas était en train d’installer ce qu’on pourrait appeler un morceau de batterie (juste une caisse claire et une cymbale). L’installation terminée, il entreprit d’en jouer. Ce n’était sans doute pas un virtuose, mais il se débrouillait plutôt bien, assez en tout cas, pour attirer rapidement une foule de curieux, dont j’étais.

Un moment plus tard entra dans la petite salle un garçon dont le visage m’était familier. Son prénom m’échappe, mais je me souviens que son patronyme était Giordano. Il considéra le batteur un moment, puis son visage s’illumina d’un léger sourire, rapidement suivi d’une sorte de moue ironique.

Je sus alors, pour l’avoir déjà vu à l’œuvre, ce qui allait se passer. Je ne devais pas être le seul, car un autre garçon lui souffla : « montre-lui comment on joue ». En guise de réponse, Giordano ordonna : « trouve-moi un manche à balai ». Le garçon disparut aussitôt.

Giordano sortit à son tour dans le couloir, en quête d’une salle de classe malencontreusement restée ouverte. Il ne lui fallut pas longtemps pour trouver son bonheur : deux corbeilles identiques à celle de la photo. Il retourna vers la grand salle avec son trophée, s’y assit par terre en tailleur, et posa devant lui les deux corbeilles retournées, puis attendit le manche à balai demandé.

Le briser pour en tirer deux morceaux de la longueur approximative d’une baguette s’avéra quelque peu ardu, mais quelqu’un y parvint finalement. Lorsqu’il eut en mains ses deux morceaux de bois plus ou moins déchiquetés, il commença à taper sur les corbeilles.

Et la magie opéra. Tandis que le batteur de la petite salle se déchaînait sur ses percussions pour tenter de se garder un public, les curieux commencèrent à affluer dans la grande. Des portes de salles de classes occupées s’ouvrirent, des visages surpris s’y encadrèrent.

Quand il cessa de taper, vingt ou trente minutes plus tard, il avait les mains en sang, mais un sourire jusqu’aux oreilles. Les quelques trois cent personnes, élèves et profs, qui se trouvaient là, lui firent une ovation.

Pourquoi n’ai-je plus jamais entendu parler de lui ensuite ? Mystère. Son prof de batterie le prenait pour le futur successeur de Christian Vander.

Comme le dit parfois ma femme, hilare « Daniel, t’as vraiment une vie passionnante ! ».

Voilà, en tout cas, ce que m’évoque cette horrible vieille corbeille verdâtre.

Et vous, quel objet insignifiant vous transporte ?

dimanche 13 novembre 2016

Lettre ouverte à Donald (pas le canard, le connard)

Cher Donald,

Voici quelques minutes, je regardais ce clip (Al Jarreau est probablement mon chanteur américain préféré).

Tandis que je prenais plaisir à écouter cette merveilleuse musique, à contempler les visages radieux de ce chanteur et de ses musiciens et musiciennes, étrangement, j’ai pensé à toi, Donald.

Je regardais ces hommes, ces femmes, dont plusieurs sont noirs, ou latinos, parfois les deux, dont il n’est pas interdit de penser que certains puissent être homosexuels, et je me disais ceci : ils ne font de mal à personne, et tout au contraire ne font que répandre la joie autour d’eux.

Al Jarreau lui-même, seul chanteur au monde à avoir jamais remporté sept "Grammy Awards" dans trois catégories différentes (jazz, pop et R&B) est à ce titre une gloire des États-Unis d’Amérique. Comme des milliers d’autres : des chanteurs, des acteurs, des cinéastes, des romanciers, des compositeurs, mais aussi des ingénieurs, des chercheurs, et j’en passe.

Depuis 1776, ta glorieuse nation n’a jamais cessé de fournir au monde des sujets d’admiration, dans tous les domaines de l’activité humaine. Parce qu’ils constituaient, à bien des égards, un vecteur de rêve pour beaucoup et un tremplin inégalable pour les plus talentueux, les États-Unis d’Amérique ont drainé, depuis bientôt deux siècles et demi, un grand nombre d’hommes et de femmes exceptionnels qui sont devenus, eux aussi, des "gloires de l’Amérique".

Et sais-tu ce qu’ils ont en commun, hormis leur passeport "made in USA" ? Presque aucun d’entre eux n’a ses racines sur le territoire états-unien. Ils sont d’origine européenne, asiatique, africaine. Eux ou leurs parents ont souhaité devenir "américains" parce qu’ils admiraient ce pays, et ils ont contribué à le rendre plus admirable encore.

Ils ont commencé à œuvrer bien avant ta naissance, et ils continueront, malgré toi plutôt que grâce à toi, bien au-delà de ta disparition.

Tout cela pour dire que tu n’as pas besoin de "rendre sa grandeur à l’Amérique", car elle ne l’a jamais perdue.

Ou peut-être que si.

Peut-être que malgré tous ces gens talentueux qui mettent toute leur énergie à élever ce pays encore et encore, les USA rayonnent moins qu’avant, ou moins positivement.

Peut-être qu’au fil du temps, tandis que certains démontrent leurs indéniables talents dans les domaines de l’art ou des sciences, d’autres mettent leur génie – tout aussi indéniable – au service du mal, et rendent ainsi les innombrables crimes commis par cette grande nation au cours de son histoire (pourtant courte), de plus en plus visibles ? Peut-être l’Amérique est-elle de plus en plus haïe, méprisée par le reste du monde, en raison même de ses nombreux crimes ?

Si c’était le cas, et si sa "grandeur" avait dû en souffrir, elle pourrait alors se grandir, encore bien au-delà de sa gloire passée, en empruntant le dur chemin de la rédemption : en reconnaissant ses torts, en demandant pardon, et même, pourquoi pas, en proposant réparation aux victimes quand c’est possible ?

Tout le contraire de ce que tu proposes, en somme.

Décidément, non, Donald. Tu es tout, sauf l’homme de la situation, tout sauf celui qui pourrait, de quelque façon que ce soit, "redonner sa grandeur à l’Amérique".

Je vais plutôt me repasser Al Jarreau. Lui m’apporte joie et sérénité. Toi, tu ne sais susciter chez tes semblables que la colère, le mépris, le chagrin, et la peur.

« Dieu bénisse l’Amérique ! » proclament les présidents américains. Cette fois, Dieu n’a pas dû prêter attention à cette prière, sinon il n’aurait pas permis ton élection.

À dans quatre ans, Donald. Si le peuple qui t'a élu ne t'a pas lynché d'ici là.